«

»

May 28 2014

Culture participative et Web 2.0

Avec l’essor de l’Internet, le Web est devenu social, il est un lieu participatif où l’usager crée des contenus, échange, collabore. Au cours des trois dernières années, un nouveau modèle sociétal s’est instauré ou les citoyens réinventent la société à leur échelle. Massivement, et mondialement, l’outil Internet engendre de nouvelles pratiques économiques et sociétales.

Les internautes tissent des liens horizontaux pour se loger en vacances (AirBnB), pour se déplacer (Zipcar, Lyft), pour se financer (RocketHub, Kickstarter, Indiegogo), pour inventer ensemble (Quirky), pour s’entraider dans leur projet (TaskRabbit, Craigslist.org) ou pour partager leur expérience (Quora). Les usagers deviennent actifs et sont capables de déployer des solutions adaptées à leurs problèmes. Libres, solidaires et durables, des centaines de personnes s’impliquent dans des innovations sociales qui ont à cœur de mieux rendre un service au public, de prendre en compte des besoins non satisfaits, de faire vivre de nouvelles solidarités, de faire plus avec moins de consommation, moins de gaspillage, d’élargir les biens communs.

Au sein d’entreprise informatique ou le « capital humain » est le plus précieux, certains groupes participatifs ont entrepris de casser le monopole de l’accès au savoir de Bill Gates. Ils ont inventé et continuent de développer à cette fin les « logiciels libres » (principalement Linux, au code source ouvert), et commencent à développer le « réseau libre ». Leur philosophie de départ est que les connaissances reproductibles sont toujours le résultat d’une coopération à l’échelle de toute la société et d’échanges à l’échelle du monde entier. Elles doivent être traitées comme un bien commun de l’humanité, être librement accessibles à tous et partout. Chaque participant de la « communauté Linux » met ses talents et connaissances à la disposition des autres et peut disposer gratuitement de la totalité des connaissances et savoirs ainsi mis en commun.

Notre étude a pour objectif d’effectuer une analyse sociopolitique des pratiques participatives que nous nommerons « culture participative ». Notre problématique posera la question suivante : la culture participative serait-elle un projet idéologique qui s’oppose à la marchandisation du travail classique reposant sur la propriété et l’appât du gain?

Le cadre de notre analyse visera à définir tout d’abord les principales caractéristiques du « web social », et de « l’idéal participatif ». Ensuite, l’analyse de la littérature nous permettra d’explorer les différents aspects des visions citoyenne et mercantile de la culture participative. Finalement nous élaborerons sur la nature de la participation et nous tenterons de comprendre l’origine de l’auto-organisation collective.

Notre hypothèse visera à démontrer que le phénomène de culture participative s’insère dans l’économie moderne et semble engendrer une nouvelle conception du capitalisme, de l’économie et du lien social. Ce texte reste avant tout un exercice exploratoire qui présente différentes approches ou théories pour comprendre la culture participative dans l’époque moderne. Une recherche plus approfondie ainsi qu’une problématique plus cadrée et accompagnée de statistiques permettrait certainement de nuancer les résultats.

Qu’est-ce que fait lien dans la communauté virtuelle ?

L’étymologie du mot « communauté » provient du mot communis dérivant lui-même de cum (avec, ensemble) et munus (charge, dette), qui renvoit à une relation sociale caractérisée par des obligations mutuelles, un réseau défini par des règles du type « donner-recevoir-rendre »,  quand il y a échange, il y a une circularité comme l’indique Mauss dans son ouvrage  Donner-Recevoir-Rendre. Dans le monde des affaires, la raison d’être du lien qui s’établit entre deux hommes d’affaires, ou entre un marchand et son client, est, au niveau individuel, que chacun reçoive quelque chose qui a plus de valeur pour lui que pour l’autre. La recherche par chacun de son propre intérêt, sans égard à d’autres considérations, n’est pas seulement admise : elle est pour ainsi dire obligatoire.

 

Mais l’on peut aussi, tout comme pour le mot « communication », associer directement la racine latine communis à l’idée de « communion », c’est-à-dire, comme le rappelle Yves Winkin (1984) : « l’acte de partager, de mettre en commun ».

Le Web social qui met en valeur l’usager et le transforme en « un sujet global » suscite de nombreux questionnements d’ordre économique, culturel, moral, social et politique. Le Web social se caractérise par la capacité des utilisateurs à créer, remixer et partager des contenus. Ces contenus produits directement par les utilisateurs (User Generated Content) ont proliféré depuis 2005. Ces multiples pratiques de création et d’échange s’appuyant sur les plateformes collaboratives se sont diversifiées (blogues personnels, et politiques, journalisme participatif, diffusion planétaire de photos et vidéos d’amateur, fils Twitter…).

Ces nouvelles plateformes se caractérisent par leur accessibilité et par une grande facilité d’utilisation. Le mode de collaboration entre usagers du Web social semble se fonder sur la force des liens communautaires. Internet est un réseau de mise en relation de tous les anonymes entre eux, donnant à chacun la faculté de s’adresser à tous les autres. Il fonde une conversation publique entre tous qui n’a pas d’équivalent dans l’Histoire (Millerand, Proulx et Rueff, 2010).

Proulx distingue la démarche individuelle de la démarche collective : « La démarche individuelle d’appropriation est centrée sur l’acquisition individuelle des connaissances et de compétences. La démarche collective renvoie à des stratégies collectives d’appropriation sociale formulées et réalisées par des acteurs sociaux, qui peuvent viser, soit un groupe ou une catégorie sociale, soit la société dans son entier ». Proulx formule l’hypothèse que lors de la communication électronique en groupe, les membres des communautés en ligne peuvent créer du lien autant que de l’exclusion sociale. Il s’agit du lien qui les rattache symboliquement et socialement à la communauté (Proulx, 2006). Ce qui fait lien dans la « communauté virtuelle » est la force d’une « communauté imagée ». La notion de communauté imaginée de Benedict Anderson s’intéresse plus spécifiquement à la nation en tant que forme de « communauté politique », caractéristique selon lui de la modernité. Or, ce type de communautés partagerait avec les autres une caractéristique essentielle. Elles sont imaginées : « En fait, toutes les communautés plus vastes que les villages primordiaux où les contacts ont lieu en face à face (et peut-être même celles-ci) sont imaginées. Il nous faut distinguer les communautés, non d’après leur fausseté/authenticité, mais par le style selon lequel elles sont imaginées » (Anderson, 1991). Internet et communautés en ligne favorisent l’émergence d’un lien social original, fait d’intimité éphémère et d’anonymat protecteur (pseudonymes).

Howard Rheingold définit les communautés virtuelles comme « des regroupements socioculturels qui émergent du réseau lorsqu’un nombre suffisant d’individus participent à ces discussions publiques pendant assez de temps en y mettant suffisamment de coeur pour que des réseaux de relations humaines se tissent au sein du cyberespace » (Rheingold, 1995). Dans un autre passage, il les décrit de manière plus concrète : « Les membres des communautés virtuelles font appel à des mots inscrits sur les écrans pour échanger des plaisanteries ; débattre ; participer à des digressions philosophiques ; faire des affaires ; échanger des informations; se soutenir moralement; faire ensemble des projets […] ; tomber amoureux ou flirter ; se faire des ami(e)s ; les perdre ; jouer […]. Les membres des communautés virtuelles font sur le Réseau tout ce qu’on fait « en vrai » ; il y a juste le corps physique qu’on laisse derrière soi ». Cela a été porté à l’écran cette année dans le film « Her » ou Théodore, un écrivain solitaire, fait l’acquisition d’un programme informatique ultramoderne, capable de s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. À la grande surprise de Théodore, une relation romantique se développe entre lui et le programme.

Cela nous amène à nous demander si au sein de l’entité imaginée de Anderson, il existe un engagement social, culturel ou politique des individus pour des prises de décision et des initiatives de projets sociaux et politiques concrets, pour agir de façon effective dans la société?

La participation ferait-elle envisager un nouvel esprit de la démocratie ?

Sur le plan politique, les questionnements adressent une démocratie participative et une problématique critique de l’usage qui ne favoriserait qu’une pseudo-démocratie d’opinions spontanées, sans que l’échange véritable et le débat argumenté ne puissent se développer (Jenkins et Thorburn, 2004).

Loic Blondiaux professeur de science politique de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, dans son ouvrage « Le nouvel esprit de la démocratie » élabore largement sur l’idéal participatif et les relations politiques. À la différence de la démocratie représentative, la démocratie participative englobe tout ce qui ne relève pas strictement de la logique du gouvernement représentatif.  Selon l’auteur, la démocratie participative est considérée comme « une façon de vivre ». Cette participation est surtout pensée à l’échelle locale. Les émission de télévision interactive pour le débat à l’élection présidentielle, les ateliers populaires d’urbanisme ou les groupes forum permettent de renforcer les capacités d’expression et d’action des participants qui cette fois-ci ne sont pas sollicités par les pouvoirs publics.

La participation active des citoyens ordinaires à l’élaboration de choix collectifs se vit actuellement à l’échelle locale. Aux Etats-Unis survit ainsi depuis le XVIIIe siècle dans certains états comme la Nouvelle Angleterre, le Vermont, le Maine une tradition d’autogouvernement du peuple au niveau municipal, le town meeting. Celui de Tocqueville (Dover, Vermont) sert aujourd’hui de référence au monde de la participation. C’est sous forme d’assemblée de voisinage (neighborhood councils), de comité ou de conseil de quartier que se pratique la prise de décision des citoyens (Bryan, 2004).

L’idéal participatif a commencé à émerger dans le monde anglo-saxon autour du concept de « démocratie délibérative ». Ce courant inspiré de Jurgen Habermas et John Rawls développe l’idée selon laquelle en démocratie « la légitimité et la rationalité des décisions collectives reposent sur un processus de délibération collective, conduit rationnellement et équitablement entre des individus libres et égaux ». Ce n’est pas seulement la nature de l’autorité qui prend la décision mais aussi la manière dont elle est produite. L’accent est mis d’une part sur la capacité de délibération et d’autre part sur les compétences des participants à la discussion et leur saptitudes à formuler des arguments rationnels (Habermans, 1997).

Cet idéal de démocratie délibérative connait de nos jours un succès sans précédent et constitue une des sources d’inspiration des expériences de démocratie participative. La démocratie participative recherche la formation de communautés citoyennes actives met l’accent sur l’engagement et la politisation des participants. La démocratie délibérative lie la décision politique au processus d’argumentation impliquant des points de vue contradictoires.

Il existe aussi d’autres formes de participation sur le modèle de débat public. Il peut s’agir par exemple de la réalisation d’une infrastructure ou d’une discussion politique publique. Ces modalités de consultation du public sont pour consulter, informer, concerter ou codécider.

L’idéal participatif est polysémique. Si l’on considère ces modèles de participation il apparait clairement qu’une nouvelle conception des relations politiques est entrain de voir le jour et les conséquences de la diffusion de la norme participative sur le fonctionnement de nos démocraties sont réelles. Nous devons admettre que l’agora athénienne ne peut plus servir de modèle d’interactions sociales (Anderson, 1991).

Participation affective ou contribution à la marchandisation?

On est en mesure de se demander si le phénomène de participation du Web 2.0 amène notre société à changer la valeur du travail. Eleanor Colleoni, professeure à la Copenhagen Business School, et Adam Arvidsson, professeur au Département des études politiques et sociales de l’Université de Milan portent un nouveau regard sur la valeur du travail.

 

Contrairement à Fuchs, Arvidsson et Colleoni, considèrent que la théorie marxienne de la valeur du travail ne peut s’appliquer pour la création de la valeur dans le domaine des médias sociaux et de l’internet. Marx considérait que le temps de travail est la seule source de valeur possible, le capital exploite le travail en le payant moins que la réelle valeur du temps déployé dans le travail. Il y a donc une relation directe entre le concept de valeur et de temps. Cette théorie a évolué, elle n’est plus de notre époque.

Pour Arvidsson et Colleoni, le véritable débat est celui qui concerne la production de contenu en ligne qui peut être perçue comme une forme de travail. Les utilisateurs d’Internet, particulièrement des médias sociaux et les journalistes citoyens, sont exploités dans la mesure où ils produisent gratuitement du contenu. L’automatisation et la globalisation du travail manufacturier ont réduit l’importance du temps de travail comme source de valeur. Alors que, l’innovation, la flexibilité et les marques ont augmenté en valeur. De plus, le développement en force de ces éléments intangibles ne dépend pas seulement des acteurs d’entreprises, mais aussi des leaders d’opinion et des consommateurs. Pour les auteurs, ceci veut dire que la valeur des ressources intangibles est moins mesurable en terme de temps de travail, mais dépend davantage de la réputation des entreprises, des marques, de la bonne volonté et de la motivation des employés. Donc, le travail ne produit plus de la valeur quantifiable en temps.

Arvidsson et Colleoni sont des adeptes de la vision citoyenne et considèrent que la création de la valeur par les médias sociaux est faiblement reliée à l’accumulation de temps de production. La création de la valeur est due à l’habileté à créer des relations sociales, comme les liens qui lient des consommateurs dans une certaine communauté d’intérêts communs ou la structure qui sous-tend le réseau central les leaders d’intérêts.

Pour les auteurs, la création de la valeur dans le domaine du capitalisme informationnel ne devrait pas s’en tenir qu’à l’aspect de ventes publicitaires. Les auteurs considèrent que Facebook est une entreprise, dont l’objectif premier est de faire des profits. Facebook s’imbrique donc dans le marché financier aux côtés de nombreuses autres entreprises qui font des profits sans nécessairement redistribuer les profits générés. Donc, la création de la valeur dans le capitalisme informationnel s’inscrit dans l’ensemble du marché capitaliste, où le lien est fondamental entre la répartition de la richesse et les liens sociaux/affectifs.

Arvidsson et Colleoni pensent que la valeur créée au sein des médias sociaux est définie par l’habileté à mobiliser l’attention affective et l’engagement des internautes. La mesure de cette attention affective et l’engagement : les boutons J’aime, les retweet sur Twitter, etc. La source de la valeur est aussi l’habileté à construire des relations et des affiliations qui peuvent transformer des buzz médiatiques en informations pertinentes qui construisent des réputations individuelles et des relations de groupe. Ce sont donc les relations affectives et les bonnes relations avec les investisseurs sur le marché boursier qui permettent à l’entreprise de s’enrichir considérablement. Ce sont les investissements affectifs qui enrichissent l’entreprise. Ce modèle ne s’applique pas seulement aux médias sociaux, mais à l’ensemble du capitalisme informationnel.

Dans une vision mercantile, pour Christian Fuchs, que ce soit la participation citoyenne ou les clic to action qui positionnent l’internaute comme générateur de capital et l’intègre au processus de création de la valeur en lui donnant le rôle de « prosumer » (Fuchs, 2012), tout contribue à la marchandisation et à pour but de générer du capital. La participation citoyenne peut aussi être considérée comme contributrice au capitalisme lorsqu’elle devient source de contenu sur Internet. Dans cette perspective, l’engagement ne doit pas être analysé sous l’angle de l’émancipation, mais plutôt sous celui de la récupération capitaliste présentée comme participative.

Pour démontrer la pertinence de la théorie du travail des pratiques médiatiques en ligne, Fuchs reprend les théories de Dallas Smythe, présenté comme un des fondateurs de la pensée de l’économie politique en communication. Cette théorie veut que les plateformes comme Facebook établissent une participation publique pour valoriser l’espace publicitaire vendu aux industries, mais les utilisateurs de Facebook ne reçoivent pas de compensation financière pour le rôle qu’ils jouent dans ces transactions. Cette situation concerne en fait tous les créateurs de contenu sur toutes les plateformes Internet. C’est donc une forme d’exploitation et quand il y a exploitation, il y a domination. Cependant, les utilisateurs de Facebook sont très libres dans le travail qu’ils accomplissent, dans la mesure où personne ne régit le contenu qu’ils produisent. Les entreprises à la base de la marchandisation possèdent les moyens de production, les droits sur les produits et les profits engendrés par l’activité des internautes (Fuchs, 2010). « Dans cette perspective, l’engagement ne doit pas être analysé sous l’angle de l’émancipation, mais plutôt sous celui de la récupération capitaliste de la force productive présentée comme participative » (Goyette-Côté, 2012).

Que ce soit la citoyenne d’Arvidsson et Colleoni ou la vision mercantile de Fuchs, nous sommes en raison de nous demander quel est le rôle du capitalisme cognitif dans la culture participative ?

Le capitalisme cognitif aurait-il engendré l’auto-organisation collective ?

Adorno et Horkheimer appelaient « industrie de la subjectivité » la production symbolique par laquelle le capitalisme incite les individus à se produire tels qu’il désire qu’ils soient. Les villes entreprises, comme Google, sont devenues des experts en la matière. Le contrôle total de l’esprit des collaborateurs devient un enjeu capital. Comme le mentionne Gorz (1923-2007), philosophe et journaliste français francfortien : « Les membres du personnel doivent être amenés à trouver leur gratification suprême dans l’auto-exploitation et la servitude volontaire ».

Les firmes américaines des secteurs de pointe installent dans ce but des « villes entreprises » (company towns). Le lieu de travail est aménagé de manière à être un lieu de vie. Tout est regroupé. On peut y faire ses courses, confier ses enfants à la garderie, pratiquer du sport, méditer, faire la sieste, aller chez le coiffeur, recevoir des soins dentaires, prendre ses repas, sculpter, peindre, etc. Les rapports entre employés sont égalitaires, il n’y a plus de perte de temps. Les évaluations sont effectuées par les pairs et la direction. Toute la vie fait partie du travail « la firme est ma vraie famille ». La pratique de la libre coopération productive, source d’épanouissement et de plaisir au travail, est enfermée dans les limites d’une entreprise capitaliste. Pas de barrière entre épanouissement de soi et marchandisation de soi, « la firme offre le bonheur dans la servitude volontaire ».

Ces éléments font en sorte que les rapports sociaux soustraits à l’emprise de la valeur, et aux échanges marchands les font apparaître comme extension du pouvoir du capital. Forcément, de nouvelles pratiques de vie, de consommation, d’appropriation collective des espaces communs et de la culture au quotidien voient le jour. Le capitalisme cognitif, selon Gorz, démontre une crise profonde du capitalisme traditionnel.  Il n’est pas possible selon lui de mesurer sur un étalon commun le capital, le travail, la valeur. La connaissance n’a pas les caractéristiques essentielles du capital, sa valeur ne mesure pas à un coût de travail nécessaire à son accumulation, elle n’est pas convertible en capital argent comme le capital traditionnel.

Le capitalisme cognitif engendre de nouvelles formes de socialité fondées sur l’auto-organisation collective, contenues dans le mouvement des logiciels libres, et sur la contradiction vécues par tous les acteurs du libre entre épanouissement personnel et autovalorisation au sens de vente de soi. Pour Gorz, « Face aux entreprises qui commercialisent des richesses communes qu’elles n’ont pas produites, une part de plus en plus visible de la production de richesse se déplace hors de la sphère de la valeur, vers des activités dédiées à l’épanouissement des capacités humaines et de la libre coopération sociale.

L’internet a-t-il renforcé la capacité communicative humaine ?

Y-a-t-il une véritable richesse des réseaux? Cette question trouve son origine dans le titre d’un important ouvrage de Yochai Benkler, professeur de Droit à l’Université Harvard. La richesse des réseaux publiée en 2006, fait écho à un autre ouvrage important La richesse des Nations d’Adam Smith. Adam Smith s’attache à montrer que la Richesse des Nations provient de la libre entreprise et de la division du travail dans un univers ou les prises de risques sont soit rémunérées par un accroissement de valeur de la propriété privée, soit sanctionnées par un effacement de sa valeur. Pour Benkler la richesse provient désormais des réseaux. Si les économistes classiques dénonçaient la « tragédie des communs » (des biens communs) et prônaient un développement de la propriété privée, Benkler considère que le partage social des biens informationnels et leur libre circulation est largement plus porteur d’innovations et de richesses qu’un système reposant sur des droits de propriété.

Le succès des logiciels libres d’abord, puis des encyclopédies libres, des médias collaboratifs fournissent des preuves de l’efficacité de la coopération informationnelle sur la base de biens communs. Mais Benkler va plus loin, sa théorie, largement étayée avec chiffres à l’appui dans ses vidéos disponibles sur youtube, explique pourquoi la production sociétale dont les acteurs partagent librement les résultats de leurs travaux est un mode de production supérieur à ceux qui se développent sur la base des marchés, des contrats, des entreprises ou de l’organisation publique. Il considère que la production collaborative et l’échange non marchand basés sur les biens communs et la production sociétale constituent des moyens viables et véritablement efficaces d’organisation de la production informationnelle.

Les réseaux numériques dont parle Benkler correspondent à un moment d’émergence d’une nouvelle figure d’usager, à une façon différente de penser l’usage. L’individu cumule les statuts d’internaute, d’usager, de consommateur et de citoyen. On ne peut détacher l’usager du consommateur et l’usager de l’internaute. Les usages développés par le Web 2.0 occupent une place stratégique dans le processus d’innovation sociale. Ils engendrent une offre réactive, rapide et de plus en plus alternative: sites non marchands regroupement associatif… Cette offre engendre de nouveaux comportements.

L’internet a renforcé « la capacité communicative humaine ». De profondes mutations sont engendrées par l’essor de la production sociale parallèlement à la production marchande. Le potentiel interactif des technologies numériques les distingue des médias de masse, car elles ont facilité l’exploitation et l’utilisation de ces technologies dans d’un nombre croissant de situations sociales et d’action de la vie quotidienne. Benkler rejoint Gorz qui mentionnait « l’autre économie », celle ou le rapport entre production de richesses échangeables sera au service de la production de richesse humaine.

Pour Benkler, l’internaute intègre la fonction de production à la consommation de biens relationnels et culturels. Comme il le mentionne  « la représentation des consommateurs en tant qu’objets passifs de manipulation (…), n’a pas disparu du jour au lendemain, mais elle perd sa prépondérance dans l’environnement informationnel. » Ce qui explique que les possibilités offertes par le web collaboratif ont conduit au développement d’usages innovants.

Les espaces participatifs des réseaux numériques sont des lieux d’exposition, de partage des expériences individuelles, consuméristes, porteuses d’identités. L’identité se forge de plus en plus sur la consommation. « On consomme surtout pour exister (identité) et non seulement pour vivre (besoins) ». La consommation devient alors un prérequis à la participation et dans certains cas le partage de l’expérience prend le pas sur la consommation. Le partage engendre une expérience. L’usage du web collaboratif contribue à la valorisation des expériences individuelles.

Y aurait-il une redéfinition du concept de richesse qui mettrait en évidence l’existence de richesses intrinsèques qui ne sont ni productibles à la demande, ni échangeables contre leur équivalent, ni comptabilisables, ni appropriables ?

Conclusion

L’impact de culture participative est immense. Comme nous l’avons vu, ce phénomène amène à réfléchir sur la valeur du travail, à repenser l’implication politique et jette de nouvelles bases économiques.

Force est de constater que l’« homo numericus » avance beaucoup plus vite que « homo économicus »  les gouvernants, les institutions sont souvent dépassés : OuiShare, catalyseur des pratiques collaboratives, a des relais à Rome et Berlin ; le réseau Sandbox fédère, de San Francisco à Pékin, un millier d’entrepreneurs de moins de 30 ans réseautent et s’entraident ; du Brésil aux Philippines.

Nous pensons que cette évolution est à la source d’une insatisfaction profonde, à la fois de professionnels aspirants à redonner du sens à leur travail et de militants à la recherche d’une perspective transformatrice. Il existe aussi de nombreux collectifs locaux qui peinent à se faire reconnaître et sont à la recherche d’autres formes  d’intervention. Dans les quartiers populaires, beaucoup de ces « petites » associations sont portées par des jeunes ou des adultes « issus de l’immigration » qui se sont souvent heurtés à un déni de reconnaissance.

Nous considérons que ces formes de mobilisation ne dégagent pas un grand projet de transformation sociale, mais plutôt une défense des droits, de l’équité, des enjeux de reconnaissance ou le citoyen veut donner un sens à son travail. La culture participative s’insère dans l’économie moderne et semble engendrer une nouvelle conception du lien social, car elle engage « identité » et « reconnaissance ».

Les acteurs majeurs du mouvement associatif sont pour une bonne part entrés dans une logique d’offre de service, dans une démarche de gestion sociale. « Le défi de la société industrielle est de remplacer la confiance en circuit fermé de culture médiévale par la confiance entre inconnus dans une société ouverte », comme le mentionne le président de Skyrock.com.

Cette problématique toutefois soulève un paradoxe. Celui de l’activité individuelle et celle de la société. Comment faire du commun, du plus grand que soi ? Y- a-t-il émancipation collective pour trouver du sens et avoir une maitrise sur son destin ? Comment réussir à mobiliser le potentiel de l’empowerment de ces communautés collaboratives si elles ne sont pas institutionnalisées et encadrées de normes et de valeurs communes ? Nous considérons que sans normes et valeurs communes, il y a danger de récupération.

De toute façon, les voitures vont continuer à se vendre et, en même temps, des systèmes de transports collaboratifs vont émerger ailleurs. Comme le mentionne si durement Eric Scherer dans son blogue[1], « nous avons toujours besoin de journalistes, d’interprètes même s’ils ne valent plus rien ».  Les réalités vont s’ajuster et si les communautés participatives parviennent à s’institutionnaliser elles vont peut être remplacer le concept du « pouvoir sur » par le « pouvoir de ».

 

Bibliographie

Agostinelli S., Augey, D., et Frédéric Laurie, F., (2012) La richesse des réseaux numériques, Colloque international Médias011, Y a-t-il une richesse des réseaux? Presse universitaires d’Aix-Marseille.

Anderson, Benedict (1991), Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism (édition révisée), New York,Verso.

Arvidsson, A., & Colleoni, E. (2012). Value in Informational Capitalism and on the Internet. The Information Society, 28(3), 135-150.

Benkler Y., (2009) La Richesse des réseaux, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 603 p.

Blondiaux, L., (2008), le nouvel esprit de la démocratie, Paris, Seuil, 110 p.

Bryan, F., (2004). Real Democracy. The New Engand Town Meeting and How it Works. Chicago, The Chicago University Press.

Dean, J. (2002). Publicity’s secret: How technoculture capitalizes on democracy. Cornell University Press.

Fuchs, C. (2010). Labor in informational capitalism and on the Internet. The Information Society: An international Journal, 26, (3), 179-196.

Fuchs, C. (2012). Google capitalism. TripleC – Journal for a Global Sustainable Information Society, 10(1), 42-48.

Fuchs, C. (2014). Social Media: A Critical Introduction. London: Sage.

Godelier, M., (1996). L’Énigme du don, Paris, Fayard.

 

Gorz, A., (1993). L’immatériel: connaissance, valeur et capital, Paris. Éd. Galilée.

Gorz, A. (2004). Economie de la connaissance, exploitation des savoirs. Multitudes, (1), 205-216.

Goyette-Côté M.O. (2012). Les nouvelles formes du travail, ou comment la notion de « prosumer » permet d’analyser les pratiques participatives sur l’Internet, Gricis UQAM.

Habermas, J., (1997). Droit et Démocratie. Entre faits et normes, Paris, Gallimard (1re éd. 1992); Rawls, J., Libéralisme politique, op. cit.

Jenkins, H., (2006). Convergence Culture : Where Old and NewMedia Collide, New York University Press.

Mauss, M., (1968). Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques In Sociologie et Anthropologie, Collection Quadrige.

Millerand F., Proulx S. et Rueff J., (2010). Web social : mutation de la communication, collection communication.

Proulx S., (2006). Communautés virtuelles : ce qui fait lien. Dans S. Proulx, L. Poissant et M. Sénécal (éds) Communautés virtuelles : penser et agir en réseau (p. 13-26). Québec : Presses de l’Université Laval.

Rheingold, Howard (1995), Les communautés virtuelles (trad. Lionel Lumbroso), Paris, Addison-Wesley France.

Winkin, Yves (1984), La nouvelle communication, Paris, Seuil, coll. « Points essais ».

 

 

 


[1] http://meta-media.fr/

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Time limit is exhausted. Please reload the CAPTCHA.