Culture participative et Web 2.0

Avec l’essor de l’Internet, le Web est devenu social, il est un lieu participatif où l’usager crée des contenus, échange, collabore. Au cours des trois dernières années, un nouveau modèle sociétal s’est instauré ou les citoyens réinventent la société à leur échelle. Massivement, et mondialement, l’outil Internet engendre de nouvelles pratiques économiques et sociétales.

Les internautes tissent des liens horizontaux pour se loger en vacances (AirBnB), pour se déplacer (Zipcar, Lyft), pour se financer (RocketHub, Kickstarter, Indiegogo), pour inventer ensemble (Quirky), pour s’entraider dans leur projet (TaskRabbit, Craigslist.org) ou pour partager leur expérience (Quora). Les usagers deviennent actifs et sont capables de déployer des solutions adaptées à leurs problèmes. Libres, solidaires et durables, des centaines de personnes s’impliquent dans des innovations sociales qui ont à cœur de mieux rendre un service au public, de prendre en compte des besoins non satisfaits, de faire vivre de nouvelles solidarités, de faire plus avec moins de consommation, moins de gaspillage, d’élargir les biens communs.

Au sein d’entreprise informatique ou le « capital humain » est le plus précieux, certains groupes participatifs ont entrepris de casser le monopole de l’accès au savoir de Bill Gates. Ils ont inventé et continuent de développer à cette fin les « logiciels libres » (principalement Linux, au code source ouvert), et commencent à développer le « réseau libre ». Leur philosophie de départ est que les connaissances reproductibles sont toujours le résultat d’une coopération à l’échelle de toute la société et d’échanges à l’échelle du monde entier. Elles doivent être traitées comme un bien commun de l’humanité, être librement accessibles à tous et partout. Chaque participant de la « communauté Linux » met ses talents et connaissances à la disposition des autres et peut disposer gratuitement de la totalité des connaissances et savoirs ainsi mis en commun.

Notre étude a pour objectif d’effectuer une analyse sociopolitique des pratiques participatives que nous nommerons « culture participative ». Notre problématique posera la question suivante : la culture participative serait-elle un projet idéologique qui s’oppose à la marchandisation du travail classique reposant sur la propriété et l’appât du gain?

Le cadre de notre analyse visera à définir tout d’abord les principales caractéristiques du « web social », et de « l’idéal participatif ». Ensuite, l’analyse de la littérature nous permettra d’explorer les différents aspects des visions citoyenne et mercantile de la culture participative. Finalement nous élaborerons sur la nature de la participation et nous tenterons de comprendre l’origine de l’auto-organisation collective.

Notre hypothèse visera à démontrer que le phénomène de culture participative s’insère dans l’économie moderne et semble engendrer une nouvelle conception du capitalisme, de l’économie et du lien social. Ce texte reste avant tout un exercice exploratoire qui présente différentes approches ou théories pour comprendre la culture participative dans l’époque moderne. Une recherche plus approfondie ainsi qu’une problématique plus cadrée et accompagnée de statistiques permettrait certainement de nuancer les résultats.

Qu’est-ce que fait lien dans la communauté virtuelle ?

L’étymologie du mot « communauté » provient du mot communis dérivant lui-même de cum (avec, ensemble) et munus (charge, dette), qui renvoit à une relation sociale caractérisée par des obligations mutuelles, un réseau défini par des règles du type « donner-recevoir-rendre »,  quand il y a échange, il y a une circularité comme l’indique Mauss dans son ouvrage  Donner-Recevoir-Rendre. Dans le monde des affaires, la raison d’être du lien qui s’établit entre deux hommes d’affaires, ou entre un marchand et son client, est, au niveau individuel, que chacun reçoive quelque chose qui a plus de valeur pour lui que pour l’autre. La recherche par chacun de son propre intérêt, sans égard à d’autres considérations, n’est pas seulement admise : elle est pour ainsi dire obligatoire.

 

Mais l’on peut aussi, tout comme pour le mot « communication », associer directement la racine latine communis à l’idée de « communion », c’est-à-dire, comme le rappelle Yves Winkin (1984) : « l’acte de partager, de mettre en commun ».

Le Web social qui met en valeur l’usager et le transforme en « un sujet global » suscite de nombreux questionnements d’ordre économique, culturel, moral, social et politique. Le Web social se caractérise par la capacité des utilisateurs à créer, remixer et partager des contenus. Ces contenus produits directement par les utilisateurs (User Generated Content) ont proliféré depuis 2005. Ces multiples pratiques de création et d’échange s’appuyant sur les plateformes collaboratives se sont diversifiées (blogues personnels, et politiques, journalisme participatif, diffusion planétaire de photos et vidéos d’amateur, fils Twitter…).

Ces nouvelles plateformes se caractérisent par leur accessibilité et par une grande facilité d’utilisation. Le mode de collaboration entre usagers du Web social semble se fonder sur la force des liens communautaires. Internet est un réseau de mise en relation de tous les anonymes entre eux, donnant à chacun la faculté de s’adresser à tous les autres. Il fonde une conversation publique entre tous qui n’a pas d’équivalent dans l’Histoire (Millerand, Proulx et Rueff, 2010).

Proulx distingue la démarche individuelle de la démarche collective : « La démarche individuelle d’appropriation est centrée sur l’acquisition individuelle des connaissances et de compétences. La démarche collective renvoie à des stratégies collectives d’appropriation sociale formulées et réalisées par des acteurs sociaux, qui peuvent viser, soit un groupe ou une catégorie sociale, soit la société dans son entier ». Proulx formule l’hypothèse que lors de la communication électronique en groupe, les membres des communautés en ligne peuvent créer du lien autant que de l’exclusion sociale. Il s’agit du lien qui les rattache symboliquement et socialement à la communauté (Proulx, 2006). Ce qui fait lien dans la « communauté virtuelle » est la force d’une « communauté imagée ». La notion de communauté imaginée de Benedict Anderson s’intéresse plus spécifiquement à la nation en tant que forme de « communauté politique », caractéristique selon lui de la modernité. Or, ce type de communautés partagerait avec les autres une caractéristique essentielle. Elles sont imaginées : « En fait, toutes les communautés plus vastes que les villages primordiaux où les contacts ont lieu en face à face (et peut-être même celles-ci) sont imaginées. Il nous faut distinguer les communautés, non d’après leur fausseté/authenticité, mais par le style selon lequel elles sont imaginées » (Anderson, 1991). Internet et communautés en ligne favorisent l’émergence d’un lien social original, fait d’intimité éphémère et d’anonymat protecteur (pseudonymes).

Howard Rheingold définit les communautés virtuelles comme « des regroupements socioculturels qui émergent du réseau lorsqu’un nombre suffisant d’individus participent à ces discussions publiques pendant assez de temps en y mettant suffisamment de coeur pour que des réseaux de relations humaines se tissent au sein du cyberespace » (Rheingold, 1995). Dans un autre passage, il les décrit de manière plus concrète : « Les membres des communautés virtuelles font appel à des mots inscrits sur les écrans pour échanger des plaisanteries ; débattre ; participer à des digressions philosophiques ; faire des affaires ; échanger des informations; se soutenir moralement; faire ensemble des projets […] ; tomber amoureux ou flirter ; se faire des ami(e)s ; les perdre ; jouer […]. Les membres des communautés virtuelles font sur le Réseau tout ce qu’on fait « en vrai » ; il y a juste le corps physique qu’on laisse derrière soi ». Cela a été porté à l’écran cette année dans le film « Her » ou Théodore, un écrivain solitaire, fait l’acquisition d’un programme informatique ultramoderne, capable de s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. À la grande surprise de Théodore, une relation romantique se développe entre lui et le programme.

Cela nous amène à nous demander si au sein de l’entité imaginée de Anderson, il existe un engagement social, culturel ou politique des individus pour des prises de décision et des initiatives de projets sociaux et politiques concrets, pour agir de façon effective dans la société?

La participation ferait-elle envisager un nouvel esprit de la démocratie ?

Sur le plan politique, les questionnements adressent une démocratie participative et une problématique critique de l’usage qui ne favoriserait qu’une pseudo-démocratie d’opinions spontanées, sans que l’échange véritable et le débat argumenté ne puissent se développer (Jenkins et Thorburn, 2004).

Loic Blondiaux professeur de science politique de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, dans son ouvrage « Le nouvel esprit de la démocratie » élabore largement sur l’idéal participatif et les relations politiques. À la différence de la démocratie représentative, la démocratie participative englobe tout ce qui ne relève pas strictement de la logique du gouvernement représentatif.  Selon l’auteur, la démocratie participative est considérée comme « une façon de vivre ». Cette participation est surtout pensée à l’échelle locale. Les émission de télévision interactive pour le débat à l’élection présidentielle, les ateliers populaires d’urbanisme ou les groupes forum permettent de renforcer les capacités d’expression et d’action des participants qui cette fois-ci ne sont pas sollicités par les pouvoirs publics.

La participation active des citoyens ordinaires à l’élaboration de choix collectifs se vit actuellement à l’échelle locale. Aux Etats-Unis survit ainsi depuis le XVIIIe siècle dans certains états comme la Nouvelle Angleterre, le Vermont, le Maine une tradition d’autogouvernement du peuple au niveau municipal, le town meeting. Celui de Tocqueville (Dover, Vermont) sert aujourd’hui de référence au monde de la participation. C’est sous forme d’assemblée de voisinage (neighborhood councils), de comité ou de conseil de quartier que se pratique la prise de décision des citoyens (Bryan, 2004).

L’idéal participatif a commencé à émerger dans le monde anglo-saxon autour du concept de « démocratie délibérative ». Ce courant inspiré de Jurgen Habermas et John Rawls développe l’idée selon laquelle en démocratie « la légitimité et la rationalité des décisions collectives reposent sur un processus de délibération collective, conduit rationnellement et équitablement entre des individus libres et égaux ». Ce n’est pas seulement la nature de l’autorité qui prend la décision mais aussi la manière dont elle est produite. L’accent est mis d’une part sur la capacité de délibération et d’autre part sur les compétences des participants à la discussion et leur saptitudes à formuler des arguments rationnels (Habermans, 1997).

Cet idéal de démocratie délibérative connait de nos jours un succès sans précédent et constitue une des sources d’inspiration des expériences de démocratie participative. La démocratie participative recherche la formation de communautés citoyennes actives met l’accent sur l’engagement et la politisation des participants. La démocratie délibérative lie la décision politique au processus d’argumentation impliquant des points de vue contradictoires.

Il existe aussi d’autres formes de participation sur le modèle de débat public. Il peut s’agir par exemple de la réalisation d’une infrastructure ou d’une discussion politique publique. Ces modalités de consultation du public sont pour consulter, informer, concerter ou codécider.

L’idéal participatif est polysémique. Si l’on considère ces modèles de participation il apparait clairement qu’une nouvelle conception des relations politiques est entrain de voir le jour et les conséquences de la diffusion de la norme participative sur le fonctionnement de nos démocraties sont réelles. Nous devons admettre que l’agora athénienne ne peut plus servir de modèle d’interactions sociales (Anderson, 1991).

Participation affective ou contribution à la marchandisation?

On est en mesure de se demander si le phénomène de participation du Web 2.0 amène notre société à changer la valeur du travail. Eleanor Colleoni, professeure à la Copenhagen Business School, et Adam Arvidsson, professeur au Département des études politiques et sociales de l’Université de Milan portent un nouveau regard sur la valeur du travail.

 

Contrairement à Fuchs, Arvidsson et Colleoni, considèrent que la théorie marxienne de la valeur du travail ne peut s’appliquer pour la création de la valeur dans le domaine des médias sociaux et de l’internet. Marx considérait que le temps de travail est la seule source de valeur possible, le capital exploite le travail en le payant moins que la réelle valeur du temps déployé dans le travail. Il y a donc une relation directe entre le concept de valeur et de temps. Cette théorie a évolué, elle n’est plus de notre époque.

Pour Arvidsson et Colleoni, le véritable débat est celui qui concerne la production de contenu en ligne qui peut être perçue comme une forme de travail. Les utilisateurs d’Internet, particulièrement des médias sociaux et les journalistes citoyens, sont exploités dans la mesure où ils produisent gratuitement du contenu. L’automatisation et la globalisation du travail manufacturier ont réduit l’importance du temps de travail comme source de valeur. Alors que, l’innovation, la flexibilité et les marques ont augmenté en valeur. De plus, le développement en force de ces éléments intangibles ne dépend pas seulement des acteurs d’entreprises, mais aussi des leaders d’opinion et des consommateurs. Pour les auteurs, ceci veut dire que la valeur des ressources intangibles est moins mesurable en terme de temps de travail, mais dépend davantage de la réputation des entreprises, des marques, de la bonne volonté et de la motivation des employés. Donc, le travail ne produit plus de la valeur quantifiable en temps.

Arvidsson et Colleoni sont des adeptes de la vision citoyenne et considèrent que la création de la valeur par les médias sociaux est faiblement reliée à l’accumulation de temps de production. La création de la valeur est due à l’habileté à créer des relations sociales, comme les liens qui lient des consommateurs dans une certaine communauté d’intérêts communs ou la structure qui sous-tend le réseau central les leaders d’intérêts.

Pour les auteurs, la création de la valeur dans le domaine du capitalisme informationnel ne devrait pas s’en tenir qu’à l’aspect de ventes publicitaires. Les auteurs considèrent que Facebook est une entreprise, dont l’objectif premier est de faire des profits. Facebook s’imbrique donc dans le marché financier aux côtés de nombreuses autres entreprises qui font des profits sans nécessairement redistribuer les profits générés. Donc, la création de la valeur dans le capitalisme informationnel s’inscrit dans l’ensemble du marché capitaliste, où le lien est fondamental entre la répartition de la richesse et les liens sociaux/affectifs.

Arvidsson et Colleoni pensent que la valeur créée au sein des médias sociaux est définie par l’habileté à mobiliser l’attention affective et l’engagement des internautes. La mesure de cette attention affective et l’engagement : les boutons J’aime, les retweet sur Twitter, etc. La source de la valeur est aussi l’habileté à construire des relations et des affiliations qui peuvent transformer des buzz médiatiques en informations pertinentes qui construisent des réputations individuelles et des relations de groupe. Ce sont donc les relations affectives et les bonnes relations avec les investisseurs sur le marché boursier qui permettent à l’entreprise de s’enrichir considérablement. Ce sont les investissements affectifs qui enrichissent l’entreprise. Ce modèle ne s’applique pas seulement aux médias sociaux, mais à l’ensemble du capitalisme informationnel.

Dans une vision mercantile, pour Christian Fuchs, que ce soit la participation citoyenne ou les clic to action qui positionnent l’internaute comme générateur de capital et l’intègre au processus de création de la valeur en lui donnant le rôle de « prosumer » (Fuchs, 2012), tout contribue à la marchandisation et à pour but de générer du capital. La participation citoyenne peut aussi être considérée comme contributrice au capitalisme lorsqu’elle devient source de contenu sur Internet. Dans cette perspective, l’engagement ne doit pas être analysé sous l’angle de l’émancipation, mais plutôt sous celui de la récupération capitaliste présentée comme participative.

Pour démontrer la pertinence de la théorie du travail des pratiques médiatiques en ligne, Fuchs reprend les théories de Dallas Smythe, présenté comme un des fondateurs de la pensée de l’économie politique en communication. Cette théorie veut que les plateformes comme Facebook établissent une participation publique pour valoriser l’espace publicitaire vendu aux industries, mais les utilisateurs de Facebook ne reçoivent pas de compensation financière pour le rôle qu’ils jouent dans ces transactions. Cette situation concerne en fait tous les créateurs de contenu sur toutes les plateformes Internet. C’est donc une forme d’exploitation et quand il y a exploitation, il y a domination. Cependant, les utilisateurs de Facebook sont très libres dans le travail qu’ils accomplissent, dans la mesure où personne ne régit le contenu qu’ils produisent. Les entreprises à la base de la marchandisation possèdent les moyens de production, les droits sur les produits et les profits engendrés par l’activité des internautes (Fuchs, 2010). « Dans cette perspective, l’engagement ne doit pas être analysé sous l’angle de l’émancipation, mais plutôt sous celui de la récupération capitaliste de la force productive présentée comme participative » (Goyette-Côté, 2012).

Que ce soit la citoyenne d’Arvidsson et Colleoni ou la vision mercantile de Fuchs, nous sommes en raison de nous demander quel est le rôle du capitalisme cognitif dans la culture participative ?

Le capitalisme cognitif aurait-il engendré l’auto-organisation collective ?

Adorno et Horkheimer appelaient « industrie de la subjectivité » la production symbolique par laquelle le capitalisme incite les individus à se produire tels qu’il désire qu’ils soient. Les villes entreprises, comme Google, sont devenues des experts en la matière. Le contrôle total de l’esprit des collaborateurs devient un enjeu capital. Comme le mentionne Gorz (1923-2007), philosophe et journaliste français francfortien : « Les membres du personnel doivent être amenés à trouver leur gratification suprême dans l’auto-exploitation et la servitude volontaire ».

Les firmes américaines des secteurs de pointe installent dans ce but des « villes entreprises » (company towns). Le lieu de travail est aménagé de manière à être un lieu de vie. Tout est regroupé. On peut y faire ses courses, confier ses enfants à la garderie, pratiquer du sport, méditer, faire la sieste, aller chez le coiffeur, recevoir des soins dentaires, prendre ses repas, sculpter, peindre, etc. Les rapports entre employés sont égalitaires, il n’y a plus de perte de temps. Les évaluations sont effectuées par les pairs et la direction. Toute la vie fait partie du travail « la firme est ma vraie famille ». La pratique de la libre coopération productive, source d’épanouissement et de plaisir au travail, est enfermée dans les limites d’une entreprise capitaliste. Pas de barrière entre épanouissement de soi et marchandisation de soi, « la firme offre le bonheur dans la servitude volontaire ».

Ces éléments font en sorte que les rapports sociaux soustraits à l’emprise de la valeur, et aux échanges marchands les font apparaître comme extension du pouvoir du capital. Forcément, de nouvelles pratiques de vie, de consommation, d’appropriation collective des espaces communs et de la culture au quotidien voient le jour. Le capitalisme cognitif, selon Gorz, démontre une crise profonde du capitalisme traditionnel.  Il n’est pas possible selon lui de mesurer sur un étalon commun le capital, le travail, la valeur. La connaissance n’a pas les caractéristiques essentielles du capital, sa valeur ne mesure pas à un coût de travail nécessaire à son accumulation, elle n’est pas convertible en capital argent comme le capital traditionnel.

Le capitalisme cognitif engendre de nouvelles formes de socialité fondées sur l’auto-organisation collective, contenues dans le mouvement des logiciels libres, et sur la contradiction vécues par tous les acteurs du libre entre épanouissement personnel et autovalorisation au sens de vente de soi. Pour Gorz, « Face aux entreprises qui commercialisent des richesses communes qu’elles n’ont pas produites, une part de plus en plus visible de la production de richesse se déplace hors de la sphère de la valeur, vers des activités dédiées à l’épanouissement des capacités humaines et de la libre coopération sociale.

L’internet a-t-il renforcé la capacité communicative humaine ?

Y-a-t-il une véritable richesse des réseaux? Cette question trouve son origine dans le titre d’un important ouvrage de Yochai Benkler, professeur de Droit à l’Université Harvard. La richesse des réseaux publiée en 2006, fait écho à un autre ouvrage important La richesse des Nations d’Adam Smith. Adam Smith s’attache à montrer que la Richesse des Nations provient de la libre entreprise et de la division du travail dans un univers ou les prises de risques sont soit rémunérées par un accroissement de valeur de la propriété privée, soit sanctionnées par un effacement de sa valeur. Pour Benkler la richesse provient désormais des réseaux. Si les économistes classiques dénonçaient la « tragédie des communs » (des biens communs) et prônaient un développement de la propriété privée, Benkler considère que le partage social des biens informationnels et leur libre circulation est largement plus porteur d’innovations et de richesses qu’un système reposant sur des droits de propriété.

Le succès des logiciels libres d’abord, puis des encyclopédies libres, des médias collaboratifs fournissent des preuves de l’efficacité de la coopération informationnelle sur la base de biens communs. Mais Benkler va plus loin, sa théorie, largement étayée avec chiffres à l’appui dans ses vidéos disponibles sur youtube, explique pourquoi la production sociétale dont les acteurs partagent librement les résultats de leurs travaux est un mode de production supérieur à ceux qui se développent sur la base des marchés, des contrats, des entreprises ou de l’organisation publique. Il considère que la production collaborative et l’échange non marchand basés sur les biens communs et la production sociétale constituent des moyens viables et véritablement efficaces d’organisation de la production informationnelle.

Les réseaux numériques dont parle Benkler correspondent à un moment d’émergence d’une nouvelle figure d’usager, à une façon différente de penser l’usage. L’individu cumule les statuts d’internaute, d’usager, de consommateur et de citoyen. On ne peut détacher l’usager du consommateur et l’usager de l’internaute. Les usages développés par le Web 2.0 occupent une place stratégique dans le processus d’innovation sociale. Ils engendrent une offre réactive, rapide et de plus en plus alternative: sites non marchands regroupement associatif… Cette offre engendre de nouveaux comportements.

L’internet a renforcé « la capacité communicative humaine ». De profondes mutations sont engendrées par l’essor de la production sociale parallèlement à la production marchande. Le potentiel interactif des technologies numériques les distingue des médias de masse, car elles ont facilité l’exploitation et l’utilisation de ces technologies dans d’un nombre croissant de situations sociales et d’action de la vie quotidienne. Benkler rejoint Gorz qui mentionnait « l’autre économie », celle ou le rapport entre production de richesses échangeables sera au service de la production de richesse humaine.

Pour Benkler, l’internaute intègre la fonction de production à la consommation de biens relationnels et culturels. Comme il le mentionne  « la représentation des consommateurs en tant qu’objets passifs de manipulation (…), n’a pas disparu du jour au lendemain, mais elle perd sa prépondérance dans l’environnement informationnel. » Ce qui explique que les possibilités offertes par le web collaboratif ont conduit au développement d’usages innovants.

Les espaces participatifs des réseaux numériques sont des lieux d’exposition, de partage des expériences individuelles, consuméristes, porteuses d’identités. L’identité se forge de plus en plus sur la consommation. « On consomme surtout pour exister (identité) et non seulement pour vivre (besoins) ». La consommation devient alors un prérequis à la participation et dans certains cas le partage de l’expérience prend le pas sur la consommation. Le partage engendre une expérience. L’usage du web collaboratif contribue à la valorisation des expériences individuelles.

Y aurait-il une redéfinition du concept de richesse qui mettrait en évidence l’existence de richesses intrinsèques qui ne sont ni productibles à la demande, ni échangeables contre leur équivalent, ni comptabilisables, ni appropriables ?

Conclusion

L’impact de culture participative est immense. Comme nous l’avons vu, ce phénomène amène à réfléchir sur la valeur du travail, à repenser l’implication politique et jette de nouvelles bases économiques.

Force est de constater que l’« homo numericus » avance beaucoup plus vite que « homo économicus »  les gouvernants, les institutions sont souvent dépassés : OuiShare, catalyseur des pratiques collaboratives, a des relais à Rome et Berlin ; le réseau Sandbox fédère, de San Francisco à Pékin, un millier d’entrepreneurs de moins de 30 ans réseautent et s’entraident ; du Brésil aux Philippines.

Nous pensons que cette évolution est à la source d’une insatisfaction profonde, à la fois de professionnels aspirants à redonner du sens à leur travail et de militants à la recherche d’une perspective transformatrice. Il existe aussi de nombreux collectifs locaux qui peinent à se faire reconnaître et sont à la recherche d’autres formes  d’intervention. Dans les quartiers populaires, beaucoup de ces « petites » associations sont portées par des jeunes ou des adultes « issus de l’immigration » qui se sont souvent heurtés à un déni de reconnaissance.

Nous considérons que ces formes de mobilisation ne dégagent pas un grand projet de transformation sociale, mais plutôt une défense des droits, de l’équité, des enjeux de reconnaissance ou le citoyen veut donner un sens à son travail. La culture participative s’insère dans l’économie moderne et semble engendrer une nouvelle conception du lien social, car elle engage « identité » et « reconnaissance ».

Les acteurs majeurs du mouvement associatif sont pour une bonne part entrés dans une logique d’offre de service, dans une démarche de gestion sociale. « Le défi de la société industrielle est de remplacer la confiance en circuit fermé de culture médiévale par la confiance entre inconnus dans une société ouverte », comme le mentionne le président de Skyrock.com.

Cette problématique toutefois soulève un paradoxe. Celui de l’activité individuelle et celle de la société. Comment faire du commun, du plus grand que soi ? Y- a-t-il émancipation collective pour trouver du sens et avoir une maitrise sur son destin ? Comment réussir à mobiliser le potentiel de l’empowerment de ces communautés collaboratives si elles ne sont pas institutionnalisées et encadrées de normes et de valeurs communes ? Nous considérons que sans normes et valeurs communes, il y a danger de récupération.

De toute façon, les voitures vont continuer à se vendre et, en même temps, des systèmes de transports collaboratifs vont émerger ailleurs. Comme le mentionne si durement Eric Scherer dans son blogue[1], « nous avons toujours besoin de journalistes, d’interprètes même s’ils ne valent plus rien ».  Les réalités vont s’ajuster et si les communautés participatives parviennent à s’institutionnaliser elles vont peut être remplacer le concept du « pouvoir sur » par le « pouvoir de ».

 

Bibliographie

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[1] http://meta-media.fr/

La géolocalisation aujourd’hui

La gratuité sur internet: voie royale de marchandisation

Au tout début de l’internet, il n’y avait pas d’intention de marchandisation. Une poignée d’ingénieurs idéalistes rêvaient d’un monde ou le partage et l’échange volontaire et gratuit domineraient le monde. De nos jours, films, revues, magazines et œuvres artistiques de tout genre transit sur internet moyennant ou pas une marchandisation.

Alors que les internautes contribuent largement et gratuitement en terme de contenu à l’internet 2.0, qualifié de participatif et collaboratif, il est dominé par une poignée d’entreprises ayant les plus grandes capitalisations de l’histoire de l’humanité n’offrant aucun contenu. Ces entreprises génèrent des revenus qui vont bien au-delà de plusieurs milliards de dollars en offrant des services « gratuits », un contenu fourni par les internautes, leur principale source de revenus étant la publicité.

Notre question centrale est : la gratuité, est-elle un projet idéologique qui s’oppose à la marchandisation? Pour y répondre, nous poserons la question : La marchandisation est-elle renforcée par la gratuité?

Pour répondre à cette question, nous définirons tout d’abord le pouvoir de marché étudié par de Christian Pradié et Philippe Bouquillion, et nous définirons ce que l’on entend par « gratuité ».

Nous aborderons ce thème en appliquant deux approches dualistes. D’une part, celle de la puissance d’agir citoyenne des usagers des outils gratuits étudiés par Serge Proulx et d’autre part la marchandisation des utilisateurs étudiée par l’économie politique de la communication avec Christian Fuchs.

Puis nous analyserons les arguments de certains auteurs qui vantent la gratuité en ligne considérant que la gratuité est au service de la marchandisation et de la financiarisation (Bomsel, 2007, Anderson, 2009).

Dans notre analyse nous confronterons ces deux approches dualistes pour les appliquer à l’environnement de l’entreprise majeure des industries de la culture, de l’information et de la communication, à l’échelle internationale : Google (George, 2010).

Nous défendrons dans ce document, la thèse que la gratuité participe grandement à la marchandisation et la renforce. La thèse que nous défendrons dans ce texte démontrera que le gain de productivité est à la base de la gratuité et que la gratuité entretient la logique d’accumulation de capital.

Pouvoir de marché, marchandisation et financiarisation

L’approche des industries culturelles inscrit ces industries dans un contexte capitaliste et le processus de financiarisation est lié à la collecte de capitaux comme l’indique Christian Pradié : « Un processus de financiarisation, c’est-à-dire de dépendance accrue de leurs conditions de financement de la collecte des capitaux sur les marchés financiers, accompagne leur mutation, en particulier depuis ces vingt dernières années. » (Pradier, 2005). Ainsi le profit dégagé et son impact sur les fusions/acquisitions de ce secteur de la communication reformulent les politiques publiques.

Philippe Bouquillion, auteur très influent dans l’EPC francophone, considère que les considérations financières jouent un rôle moteur dans le rapprochement des grands groupes financiers qu’il nomme les « pôles ». Le but de ces rapprochements est de réaliser des « coups financiers ». Philippe Bouquillion nous rappelle que le rachat du géant des médias Time Warner avait été rendu possible par un « simple » fournisseur d’accès internet, America Online (AOL) en 2000, grâce à sa grande valorisation boursière. On peut se demander si la base de données non négligeable de ce fournisseur bâtie avec des services « gratuits » n’a pas été un élément supplémentaire en faveur de ce « coup financier ».

D’une part, la consolidation de filières différentes, les intégrations verticales et horizontales est souvent difficiles à réaliser, en raison du fait que les activités sont souvent très différentes, d’autre part, la base d’abonnés des pôles est très significative: « Les techniques numériques autorisent désormais la diffusion d’un nombre important de services de natures différentes : chaînes de télévision, services téléphoniques, offres d’accès à l’internet dit rapide, divers services interactifs à la demande» (Bouquillion, 2005).

Philippe Bouquillion précise qu’à : « chaque absorption d’une nouvelle entité par un pôle ou un groupe, la valorisation boursière du nouvel ensemble est évaluée à un niveau supérieur à la valorisation des deux sociétés antérieurement distinctes ». Si l’on prend en compte le fait que les dirigeants des firmes à contrôle managérial retirent des avantages personnels d’une dilution croissante du capital, les managers prennent le contrôle du conseil d’administration. C’est le cas de Google, entreprise à contrôle managérial (Georges, 2010).

Il est possible que les conséquences de la gratuité tels que la création de base de données importantes influencent le processus de marchandisation et de financiarisation des « coups financiers ».

La gratuité

Les ingénieurs, Vannevar Bush (1945) ou J.C.R. Lichlider (1960) connectent des machines informationnelles dans le but de favoriser le libre accès gratuit à la connaissance et à l’information. Suite à l’invention du protocole TCP/IP les premières communautés se forment en 1979. Dès 1987, les premiers services en ligne payants se développent, qui graduellement deviennent « gratuit » parce que subventionnés par la publicité. L’internet appelé Web 1.0  entre dans l’économie de marché en 1995, quelques années plus tard avec la croissance des réseaux sociaux, Tim O’Reilly est le premier à parler du Web 2.0 en étudiant pourquoi certaines entreprises n’ont pas résisté au crash boursier des dot.com de 2001. Il considère que c’est parce qu’elle n’ont pas compris la logique du Web 2.0, un web social, un web citoyen, participatif et collaboratif et dynamique centré sur les usagés. Ainsi deux visions voient le jour:  une vision mercantile ou les usagers sont considérés comme des consommateurs de produits et services et une vision citoyenne ou les usagés produisent des contenus et jouent un rôle clé dans la mise en place d’application, services et infrastructure (Proulx et Goldenberg, 2009). Les auteurs ajoutent : « Fait remarquable : dans les deux logiques de développement, une culture de gratuité se répand fortement. »

« La gratuité » fait référence à « ce qui est fait ou donné, de dont on peut profiter sans  contrepartie pécuniaire ,…, sans recherche de compensation » (source : Centre national des ressources textuelles et lexicales). En anglais, le mot free, n’est pas si clair, car il fait penser à la liberté et à la gratuité. Pour l’internet la culture de gratuité présente deux angles différents : d’un coté la recherche consumériste de biens et de services au meilleur prix, voir à un prix nul; de l’autre, une reconnaissance de la consommation citoyenne libre et égalitaire (Proulx et Goldenberg, 2009).

La puissance citoyenne des usagers des outils gratuits

On ne peut parler de puissance citoyenne sans faire référence au concept d’ empowerment.  L’empowerment, que l’on pourrait traduire par puissance d’agir, est le potentiel de liberté, l’appropriation et le pouvoir d’agir de l’utilisateur. C’est le phénomène dit de « braconnage », ou l’utilisateur s’approprie un milieu et lui donne un autre sens que celui qui lui est imposé. En fait, l’utilisateur se réapproprie l’objet de consommation.

Serge Proulx a longuement étudié la théorie des usages et distingue la démarche individuelle et la démarche collective: « La démarche individuelle d’appropriation est centrée sur l’acquisition individuelle des connaissances et de compétences. La démarche collective renvoie à des «stratégies collectives d’appropriation sociale» formulées et réalisées par des acteurs sociaux, qui peuvent viser, soit un groupe ou une catégorie sociale, soit la société dans son entier».

Proulx analyse la puissance d’agir citoyenne et introduit les termes de « culture de gratuité » (Proulx et Goldenberg, 2010), et « culture de contribution » (Proulx, 2012) et considère que le numérique a inventé de nouvelles formes d’échange culturel (Proulx et Goldenberg, 2009).

La puissance d’agir citoyenne des outils gratuits par les usagers est de plus en plus répandue. L’internaute peut avoir accès au libre, illimité et gratuit par téléchargement illégal de fichiers numériques. Les échanges de fichiers utilisent les protocoles P2P, le visionnement d’audiovisuels se fait en streaming en utilisant les torrent. Proulx ne considère pas que cela est au détriment des auteurs compositeurs et scénaristes, car « le partage de fichiers pourrait favoriser une grande diversité de produits culturels, ce qui aurait pour conséquence de faire connaître notamment les artistes de la relève qui restent à l’ombre des stars-système».

Proulx estime que la possibilité de résistance du récepteur est loin d’être illimitée : « Il s’agit davantage de la capacité limitée de réaction du « sans-pouvoir » dans une société ou la consommation constitue un espace contrôlé de plus en plus par les grandes organisation à travers le déploiement de stratégies marketing et publicitaires très sophistiquées » (1996, p.10).

La marchandisation des utilisateurs

Pour Fuchs, que ce soit la participation citoyenne ou les clic to action, du Web 2.0 tout contribue à la marchandisation et à pour but de générer du capital. La participation citoyenne peut aussi être considérée comme contributrice au capitalisme lorsqu’elle devient source de contenu sur Internet. C’est ce que l’on nomme crowdsourcing. Le terme est un appel à la foule, crowd  (foule) et outsourcing (délocalisation). Il est utilisé pour la première fois par Jeff Howe en 2006 dans un article du magazine Wired. Sur les sites internet les « clic to action » positionnent l’internaute comme générateur de capital et l’intègre au processus de création de la valeur en lui donnant le rôle de « prosumer » (Fuchs, 2012).

La notion de « prosumer », issue de la contraction des mots producer et consumer, considère que la plus value est apportée par les internautes :« Web 2.0 signifies the increasing importance of the Internet gift commodity strategy. This strategy commodifies the users who produce content and communications online on free access platforms so that advertisement rates are driven up, and functions as a legitimizing ideology. In this context, the notion of the Internet prosumer commodity is introduced » Fuchs (2010).

Les travaux de Fuchs réfèrent à la marchandisation des utilisateurs et l’utilisation des services gratuits contre plus-value :« One accumulation strategy to give them free access to services plateforms, let them produce content, and to accumulate a large number of producers that are sold as a commodity to advertiser » On retrouve chez Fucks le concept de l’Audience Commodity du Dallas Smythe qui fait de l’audience une marchandise. On parle aussi de double logique marchande ou de marché bi-faces. Le concept de l’Audience Commodity des industries culturelles et l’économie politique de la communication ou les recherches anglophones soulignent la dimension marchande de la culture. Dans les recherches du Dallas Smythe (1977) on indiquait que le marché principal de la télévision est la publicité ou l’audience est vendue aux annonceurs.

Selon Fuchs, on va avoir des aspects de notre vie de tous les jours qui vont être récupérés par Internet. Toutes les traces que nous laissons sur Internet vont servir à créer de la publicité ciblée pour des besoins capitalistes: « In informational capitalisme, knowledge as become a productive force, but knowledge is produces not only in corporations in the form of knowledge goods, but also in everyday life, for example,…, consumers of media who produce social meaning and hence, prosumers ; users of MySpace, YouTube, Facebook, and similar sites, who produce informational content that is appropriated by capital » (Fuchs, 2010, 187).

Les entreprises à la base de la marchandisation possèdent les moyens de production, les droits sur les produits et les profits engendrés par l’activité des internautes (Fuchs, 2010). « Dans cette perspective, l’engagement ne doit pas être analysé sous l’angle de l’émancipation, mais plutôt sous celui de la récupération capitaliste de la force productive présentée comme participative » (Goyette-Côté, 2012).

Analyse du cas de Google

Google est le parfait exemple de déploiement du capitalisme globalisé et financier «sur le réseau des réseaux» (Georges, 2010). À la différence de la majorité des services de Google, ce sur quoi a été créée l’entreprise, le moteur de recherche, est gratuit. Google a fait l’acquisition de Applied Semantics, AscapeMedia, DoubleClick, Teracent et AdMob pour développer leurs services de publicité, principale les principales sources de revenus étant AdSense et Adwords (Mathys, 2010).

Adwords vend des mots-clés aux enchères. L’algorithme de Google permet de cibler un public en fonction de ses recherches sur le moteur, ainsi l’historique des toutes les recherches est mémorisé. « Les liens commerciaux sont choisis en fonction du contenu même des messages que celui-ci a rédigé ! On ne peut envisager une publicité plus ciblée. » (Georges, 2010).

En 2012, Google annonce la mise à jour de son algorithme PageRank. Sa structure impose les règles du Search Engine Optimisation (SEO) sur des mots clés. On adhère ou on est exclu.

La gratuité de google, est son moteur de recherche, qui lui-même est source de revenu publicitaire. « Google symbolise aussi le développement du capitalisme actuel, car ce dernier repose sur la place croissante prise par la consommation dans nos vies quotidiennes. » (Georges, 2010).

Eric Georges fait référence à la puissance d’agir citoyenne quand il mentionne : « La présence commerciale de l’entreprise est à la fois permanente et pas trop intrusive, permanente à cause du poids que Google a pris parmi les moteurs de recherche, pas trop intrusive parce que nous pouvons toujours éviter de cliquer sur les liens commerciaux ». La marchandisation de Google est renforcée par la gratuité et Mahan le souligne ainsi : « En choisissant d’utiliser les produits Google tout utiles, pertinents ou démocratiques qu’ils soient, les internautes demeurent assujettis au capitalisme informationnel. Mais ils le sont de leur plein gré, car cette soumission est utile et fort agréable… » (Mahan, 2009, p.60).

La stratégie de l’entreprise n’est pas de miser sur la gratuité, mais bien de mettre en place des campagnes publicitaires génératrices de profits à long terme. Selon George, le modèle économique repose sur trois points forts : Google est une entreprise dominante sur les services proposés, son développement est basé sur l’innovation, le bassin d’annonceurs est vaste et les prix à l’unité très modérés.

Fuchs décrit ainsi la stratégie d’entreprise de Google : « Google users are double objects of commodification : 1) they and their data are Internet prosumer commodities themselves, 2) through the commodification their consciousness becomes, while online, permanently exposed to commodity logic in the form of advertisement » (Fuchs, 2012, p.44).

Il y a pourtant d’ardents défenseurs de la gratuité, qui considère que la marchandisation n’est pas renforcée par la gratuité, elle est tout simplement « normale ». Selon l’économiste Gensollen, la gratuité la plus courante est celle où l’on offre des services gratuits en misant sur la publicité, assurant ainsi le financement sans solliciter la clientèle. « La parité hors économie marchande est la raison d’être d’Internet,…, elle en forme le cœur et,…, en induit indirectement le développement,…, Les surfers du Net vont de site en site gratuits ; comme le lecteur d’un journal va d’article en article, en évitant la publicité ,…,En quelque sorte, les sites marchands bénéficient de la présence des sites gratuits, comme dans un journal la publicité bénéficie de l’intérêt des articles auprès desquels elle se trouve » Gensollen (1999).

Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired réitère : « les coûts sur internet vont tous dans la même direction : vers zéro » (Anderson, 2008).  Selon Anderson, «  la gratuité va devenir la norme, non plus l’anomalie », elle est appelée à se généraliser. Dans son livre Free, il considère quatre configurations de gratuité :

  • Les subventions croisées directes : je ne paye rien, mais dès que j’ai le produit en ma possession je deviens un acheteur captif pour un autre produit
  • Le marché tripartite : le contenu est gratuit pour tous et l’entreprise se finance en vendant des publicités aux annonceurs (modèle de Google)
  • Le freemium : la version de base est gratuite et la version pour professionnel plus cher (jeux vidéos, logiciels gratuits)
  • Le don (wikipedia)

Analyse personnelle et conclusion

Les théories utilisées indiquent deux courants de pensée ayant des lignes directives opposées : une vision citoyenne de la gratuité avec Proulx et une vision mercantile de la gratuité avec Fuchs. Il est intéressant de noter l’articulation très étroite sur Internet de l’univers marchand et non marchand ou il y a deux types de consommateur, des consommateurs d’audience et des consommateurs de contenus. La gratuité peut être un projet idéologique qui s’oppose à la marchandisation, à l’idée qu’il n’existe plus de juste prix pour les biens et services. À l’inverse la gratuité peut être un projet idéologique qui renforce la marchandisation comme nous l’avons constaté dans l’analyse de cas de Google.

L’Internet aurait-il fait une génération de profiteurs, d’habitués de la gratuité ? Assoiffé de téléchargement illégal de musique et de cinéma, de streaming, de sites d’information gratuits, nous avons perdu l’habitude de sortir notre porte-monnaie. Paradoxalement l’internet redonne aux internautes l’envie de faire des dons sur des plateformes de crowdfunding (indiegogo, kickstarter) ou de participer au financement de logiciels libre comme WordPress.

Dans la zone de gratuité, pas d’échange monétaire. On est en mesure de se demander qui paye pour la gratuité ? Ce modèle ne repose plus sur le capitalisme et la consommation. Mais la gratuité n’est pas réelle, ce que l’internaute obtient gratuitement ce sont les entreprises qui payent en annonce publicitaire.

Google, Youtube, FlickR, Amazon sont des sites qui ne proposent aucun contenu par contre leurs algorithmes tiennent en compte le contenu fourni par les internautes. L’objectif premier serait donc de rentabiliser l’activité des internautes. Le pouvoir de ces compagnies vient du fait qu’elles ont les réseaux.

La gratuité va loin, très loin. Si l’on prend connaissance attentivement des conditions d’utilisation de Google on y mentionne : « En soumettant des contenus à nos Services, par importation ou par tout autre moyen, vous accordez à Google (et à toute personne travaillant avec Google) une licence, dans le monde entier, d’utilisation, d’hébergement, de stockage, de reproduction, de modification, de création d’œuvres dérivées (des traductions, des adaptations ou d’autres modifications destinées à améliorer le fonctionnement de vos contenus par le biais de nos Services), de communication, de publication, de représentation publique, d’affichage ou de distribution publique desdits contenus. Les droits que vous accordez dans le cadre de cette licence sont limités à l’exploitation, la promotion ou à l’amélioration de nos Services, ou au développement de nouveaux Services. Cette autorisation demeure pour toute la durée légale de protection de votre contenu, même si vous cessez d’utiliser nos Services (par exemple, pour une fiche d’entreprise que vous avez ajoutée à Google Maps) ». Ce qui revient à dire que Google peut littéralement tout se permettre avec nos contenus et nos traces.

Mais la gratuité va plus loin.  Les adolescents de nos jours n’ont pas la même conception de l’argent que leurs parents. Pour eux, avant de penser à devenir riche, il faut d’abord être connu. Ce qui vaut de l’argent c’est la captation de l’Attention parce qu’elle se traduit par la Réputation.  Cela expliquerait la profusion de chaine YouTuble créer par la génération X. Ainsi, de nos jours, on voit des créations tout à fait étonnantes. Il y a quelques semaines  http://24hoursofhappy.com/ était lancé sur Internet : le premier 24 heures de vidéo interactive disponible gratuitement, produit par le chanteur Pharrell Williams et le vidéaste Yoann Lemoine. La quasi-totalité du contenu est réalisée par « monsieur et madame tout le monde », devenus dans les quatre minutes de tournage qui leur ont été accordées des « danseurs stars ». Des millions de visiteurs, des millions de revenus pour un artiste qui n’a pas produit un disque depuis bien longtemps. Serions-nous en présence d’une marchandisation sociale, affective et créative des utilisateurs ?

Sources

 Anderson C. Free, Hyperion, 2009 – 274 pages

Bouquillion P.  (2005) «La constitution des pôles des industries de la culture et de la  communication» Entre «coups» financiers et intégration de filières industrielles, Réseaux, 2005/3 no 131, p. 111-114.

 Fuchs C. (2010) Information and communication technologies and society

Fuchs C. «Dallas Smythe Today – The audience Commodity, the Digital Labour Debate, Marxist Political Economy and Critical Theory. Prolegomena to Digital Labour Theory of Value», tripleC 10(2): 692-740, 2012

George E. (2010) «L’intrusion de Google dans la vie privée, au cœur des mutations du capitalisme», Terminal no 108 -109, p. 91-108

Goyette-Côté M.O. (2012), Les nouvelles formes du travail, ou comment la notion de « prosumer » permet d’analyser les pratiques participatives sur l’Internet, Gricis UQAM

A. Mahan, «De la société de contrôle au désir de contrôle», Multitudes, vol.2, no36, 53-60

Mathys N. Baribaud C.  (2010) L’entreprise Google

Proulx S.  et Goldenberg A. (2010), Internet et la culture de la gratuité, Revue du Mauss, no. 35, Paris.

Proulx S., (2012) La puissance d’agir d’une culture de la contribution face à l’emprise d’un capitalisme informationnel: premières réflexions, Barbaries contemporaines.

Pradié C. (2005), « Capitalisme et financiarisation des industries culturelles », Réseaux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le numérique transforme

La nouvelle tendance des entreprises les plus innovantes est de rechercher des ressources humaines qui ont des vies professionnelles complexes, fragmentées, spécialisées et en changement constant. Ce phénomène est décrit avec ferveur dans le superbe livre de Mitch Joel.

Je suis un bon exemple de ce ce type de spécimen, ceux qui ont des “CV micro-carrières”. Mon CV est un potpourri d’expériences allant de la recherche en sciences pures, à l’enseignement, puis à la gestion de startup de hautes technologie en passant par la consultation en gestion de l’innovation, plateforme e-learning et cela ne s’arrête pas là.

Tout récemment j’ai rejoint la première cohorte contingentée du baccalauréat en média numérique de l’Université du Québec à Montréal, une initiative francophone dans le domaine numérique en Amérique du Nord

L’Université du Québec à Montréal répond à un besoin évident qui rejoint les réflexions de Bernard Stiegler, directeur exécutif de l’Institut de recherche et d’innovation: “il est inconcevable que les universités aussi bien que les grands organismes de recherche ne mettent pas la métamorphose numérique des savoirs et de leurs enseignements au cœur de leurs préoccupations”.

Nous vivons à une époque ou il n’y a pas de rareté dans les idées, l’Internet et le numérique augmentent notre créativité. “60% of the best jobs in the next 10 years haven’t been invented yet.” nous mentionne Sparks & Honey dans ce slideshare débordant d’espoir pour les générations futures. Pour ceux qui ne l’on pas vu cela vaut la peine.

J’ai décidé de marcher à grand pas vers le futur,
Et vous?

Qualité et e-learning


Comment qualifier la qualité du e-learning?

Comment les gestionnaire peuvent ils distinguer le bon, du moins bon? Comment l’étudiant peut il s’assurer que temps et argent investi lui assurent la meilleure des qualités d’apprentissage?

La qualité est issue d’un savoureux dosage de trois ingrédients: les attentes des utilisateurs, les spécifications d’un projet et l’excellence de la réalisation.

Voici quelques questions qui vous aideront à évaluer la qualité d’une formation e-learning:

 

1. Quel soutien est offert aux apprenants?
2. Quelle est la stratégie adoptée pour assister l’apprenant?
3. Est ce que le contenu correspond au profil et aptitudes des apprenants?
4. Est ce que la formation a été structurée en vue d’acquérir de nouvelles compétences?
5. Est-ce que l’ergonomie du site facilite l’apprentissage?
6. Est-ce que le contenu média est varié?
7. Est-ce que tous les aspects légales de la propriété intellectuelle ont été respectés?
8. Est-ce que la durabilité de la formation a été évaluée?